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Cette nouvelle qui m'a permis d'avancer

Catégorie : Scolaire

Publié le 15/04/2020 par

Lulu

"J'ai 10 ans, je suis dans une classe en 6 ème, 5 filles seulement, classe qui regroupe les redoublants et les personnes ayant un an d'avance. J'ai 2 à 3 ans de différence avec mes camarades. Je ne m'intègre pas, je suis traitée, frappée, humiliée. Je garde le secret parce que j'ai peur des autres, je sais que personne ne voit rien, que je suis seule.
4 ans après j'ai un devoir à rendre en cours de français. Le sujet ? Aborder un thème actuel à travers une nouvelle. Je choisi le harcèlement. Ma professeure me voit rédiger sans faire aucune recherche, elle me convoque après la lecture de mon travail et me demande clairement si j'ai été harcelé. C'est la première fois que je réussi à mettre un mot sur ce qu'il m'est arrivée, la première fois que j'avoue ce que je ressens. Aujourd'hui j'ai 17 ans, et grâce à cette nouvelle j'ai réussi à avancer, j'ai su écrire et me vider.

Je vous partage ma nouvelle en espérant qu'elle en inspire certains et les aidé à avancer.


En construction


L’action:
J’avais beau crier, rien ne m’aidait, les coups continuaient sans s’arrêter, les insultes s’amplifiaient, les rires m’insupportaient, et moi toute petite dans ce minuscule endroit, j’étais impuissante. Je pouvais pleurer, les supplier d’arrêter, rien n’y changeait. « Salope » ; « Pauvre fille » ; « Va mourir !! », peut-on imaginer qu’un autre puisse entendre de telles horreurs ?! Je n’entendais que ça, collée contre le mur, en boule, par terre, ils me rouaient de coups encore et encore sans jamais s’arrêter. Coups de pieds, Coups de poings, gifles, ils me crachaient même dessus, un par un. Ils étaient quatre. Tant d’autres personnes étaient témoins. Le regard d’un groupe n’était que moquerie, le regard d’un autre n’était que pitié. Moi au milieu de tout ça, j’encaissais. En rentrant chez moi, je faisais comme si rien ne s’était passé, prétextant des chutes, des malaises, de la maladresse et bien d’autres excuses pour couvrir mes marques, en espérant, chaque jour un peu plus, que cet enfer allait être découvert.

Les conséquences:
J’ai grandi avec ce poids énorme, ce lourd secret sur mes épaules. Je pensais en être sortie, avoir tiré un trait sur le passé, la preuve j’avais créé mon association anti-harcèlement qui se nomme l’AAHS (Association Anti-Harcèlement Scolaire), pour pouvoir me consacrer entièrement aux victimes, qui comme moi, étaient harcelées dans leur jeune âge. Je faisais cette action pour éviter qu’elles endurent le même cauchemar que moi, la honte, le dégoût de soi-même, la souffrance et la peur de la parole pour l’avenir de chacun. Le harcèlement n’est pas qu’un mot malheureusement, c’est un acte. Bien souvent les harceleurs profitent, s’amusent avec la victime comme une pauvre poupée, et s’en sortent indemne. Mais les victimes elles, se font battre, détruire, insulter, toucher, blesser et le harcèlement ne laisse des marques indélébiles non pas pendant le temps du drame mais pendant toute la vie de ces victimes.
Je m’appelle Jessica, j’ai vingt-huit ans. Aujourd’hui, je continue d’accomplir mon rôle de déléguée de l’AAHS dans un collège pas très loin de chez moi, le collège Jacques Brel à Fruges. Cet établissement a fait appel à moi suite à des soupçons de harcèlements sur une jeune élève, âgée de dix ans, arrivée en première année de collège avec un an d’avance, elle s’appelle Julie. Il faut que je me prépare si je veux pouvoir faire parler cette jeune fille, pour que par la suite elle puisse être soulagée. Brochures, photos, vidéos, témoignages… Tout est prêt, j’espère sincèrement que le harcèlement de cette pauvre petite n’est pas trop avancé, pour que je puisse l’aider au mieux.
Arrivée dans l’établissement, je me dirige vers le bureau du directeur. Devant la porte un malaise me prend lorsque j’aperçois le nom accroché devant moi, ma tête se met à tourner, mes yeux restent fixés sur l’étiquette, mon corps se glace, je suis pétrifiée. Je frappe à la porte, une grosse voix masculine provenant de l’intérieur me répond. Je rentre dans la pièce. Je balade mes yeux de droite à gauche, des photos, des paperasses, une bibliothèque, rien d’anormal à première vue mais lui… Cet homme, le directeur, l’angoisse monte en moi, la terreur, les souvenirs remontent… c’est le choc. C’est aujourd’hui un homme aux cheveux bruns, grand, enrobé, il a des lunettes noires, ce qui lui donne un air encore plus strict. Il est laid, sa tenue manque de professionnalisme même s’il a un costume. Il paraît méchant, fier et arrogant. Mon visage se déforme. J’avance doucement avec méfiance, en baissant les yeux, je n’arrive pas à le regarder longuement, mes jambes tremblent et je manque de tomber. Les coups reçus dans mon enfance reprennent entièrement le contrôle de mes émotions, le souvenir de la douleur est tel que je suis incapable de prononcer un mot. La colère monte. L’homme qui se tient devant moi à cet instant précis, cet homme qui côtoie tous les jours des élèves dans ce collège, se trouve être l’un de mes harceleurs. Je n’aurais jamais pu imaginer revoir l’un d’eux un jour et dans ces circonstances.
J’essaie malgré moi de me reprendre, de garder mon calme. Aujourd’hui, si je suis ici ce n’est en aucun cas pour lui, pour moi, mais pour aider une petite fille qui a besoin de moi, s’il n’est pas déjà trop tard. Je m’approche doucement en gardant un point d’appui pour ne pas tomber. Je relève légèrement la tête mais dès que mes yeux se posent sur les siens, j’imagine sa petite vie tranquille, sans aucun reproche, sans aucune pensée quant à ce qu’il a pu me faire, tandis que ma vie n’est que tristesse et honte, la sienne me paraît calme et pleine de joie alors le dégout et la colère que j’éprouve s’amplifient.
Il entame la conversation en s'enquérant de mon identité, je m’entends à peine répondre, sa mâchoire se serre, son visage se tend. Je comprends très vite qu’il essaie de me dire quelque chose mais sans y parvenir. Je lui lance un regard noir et lui pose une question sur le seul sujet qui m’intéresse pour le moment, Julie. Après avoir appris tout ce qui peut me permettre de l’aider, je me lève et quitte la pièce. Fernand Beaumont, le directeur, me retient par le bras. Rien que la sensation de sa main sur mon corps m’agresse, je la retire violemment et je le regarde choquée.
Il me dit en chuchotant : - « Je ne t’ai jamais oubliée, je n’ai jamais pu, ce que je t’ai fait, chaque jour je le regrettais. Je sais que rien n’y changera mais sache-le, j’ai changé et je ne voulais pas gâcher ta vie comme je l’ai fait ».
D’un regard triste et sans pitié, je rétorque plus fort : - « Tu m’as pourrie, tu ne resteras qu’une ordure à mes yeux, tes excuses et tes regrets garde les pour toi. » Je le regarde, me retourne puis quitte le bureau. Une larme coule le long de ma joue, j’ai l’impression de revivre ce cauchemar encore une fois. Ses excuses, comment peut-il croire que je vais les accepter après tout le mal qu’il m’a fait ?! Insensé…

Ma mission:
Je me concentre maintenant sur la petite Julie, je me dirige vers elle lors de la récréation. Elle est seule, couverte de bleus, dans un coin, à lire un roman. Je m’assois à ses côtés, la regarde gentiment, sans pitié (c’est la dernière chose que les victimes souhaitent, ça pour l’avoir vécu je le sais.) et je me présente : - « Bonjour, je suis Jessica, je suis déléguée de l’AAHS, contre le harcèlement scolaire. Je crois que… » elle me coupe : - « Savez-vous ce que c’est ? » je poursuis : - « Oui, je sais, ça fait peur et ça fait mal » elle me demande : - « Combien de temps ? à quel âge ? », je lui réponds, elle lève les yeux vers moi et me fait comprendre qu’elle a peur, elle pointe du doigt trois garçons dans la cour. A ce geste je dis : - « je comprends, je sais mais n’aie pas peur. Je vais te montrer un témoignage pour te prouver que tu n’es pas la seule. »

Témoignage de Lucie, 14 ans :

J'ai 14 ans, aujourd'hui je parle parce que je dois me libérer.
J'avais 10 ans, j'étais en 6éme dans une classe où les élèves avaient tous 2 ans d'écart avec moi, pour la majorité. Pour se faire accepter dans la classe, 3 garçons m'ont harcelée. Harcèlement physique, coups de poings, coups de pieds, gifles, ils me terrorisaient et je ne pouvais rien faire. Mais aussi harcèlement moral, insultes à répétition...
Aujourd'hui, quatre ans après, je regrette de n'avoir rien dit, je regrette que personne ne sache, que ces trois connards n'aient pas été punis. Je croise encore l’un d'entre eux, il me sourit l'air de rien ou me demande quelque chose. Comment peut-il arriver à faire ça alors que moi je n'arrive même pas à prononcer leur nom. Est-ce que quelqu'un peut comprendre ce que je ressens ?! Croiser cette brute qui m'a humiliée, pourrie et complètement transformée chaque jour, c’est horrible. Oui je suis consciente que j'ai eu de la chance que ça s'arrête un jour, oui j'ai eu de la chance en étant une fille de ne pas être violée ou pire… Je suis consciente de ça, mais est ce que quelqu'un, ici, peut comprendre qu'aujourd'hui pour moi ce n’est pas du passé ? A cause d'eux, je me fais manipuler par tellement de gens sans m'en rendre compte. Aujourd'hui, pour moi la vie est dure car je suis plus faible qu'avant. Pendant mon harcèlement, j'étais en couple avec un garçon qui avait énormément de problèmes familiaux, mais malgré ça, il a su être là pour moi, me défendait et se prenait quelques coups à ma place. Les gens qui ne savent pas tout ça, ne comprennent pas pourquoi je parle à un ami qui habite à une heure de chez moi, que je ne vois jamais et qui m'envoie tous les jours des messages. Les gens me disent qu'à un moment je devrais arrêter de le côtoyer, mais comment faire ?! Je lui dois tellement, je lui dois peut-être ma vie. S'il n'avait pas été là, s'il n'avait pas été à mes côtés, je ne pense pas que je serai encore présente à témoigner de ça. J'aimerais tant pouvoir oublier, j'aimerais tant pouvoir remercier ce garçon comme il se doit, mais je ne peux pas, j'aimerais tant être la seule à avoir subi ça, même à ma pire ennemie je ne pourrais souhaiter le harcèlement, si vous saviez ce que ça fait mal de voir ce gars tous les jours, de voir mes amis en me demandant si elles peuvent comprendre si je leur en parle, on a tous un harcèlement différent et c'est tellement dur, j'aimerais que ce genre d'histoire n'existe plus. J'aimerais tant...

Lucie


Julie se met à pleurer, je la suis malgré moi, la confiance qu’elle a envers moi est devenue plus forte, plus stable. Elle peut maintenant tout me raconter en détails sans crainte. Elle témoigne en sanglotant :
« Depuis le milieu de l'année je me fais harceler par ces trois garçons là-bas, ils sont dans ma classe, ils racontent des choses horribles et fausses sur moi comme le fait que j'ai le sida et du coup plus personne me parle, c'est comme si j'avais la peste donc je passe le plus clair de mon temps seule comme maintenant, même pendant les vacances comme ma meilleure amie ne me parle plus. J'ai pensé au suicide mais j’ai peur de la mort alors je me suis mise à me mutiler et chaque jour qui passe cette envie de partir augmente. Je suis une jeune fille et ça me fait mal de dire ça mais c’est ce que je pense, j’ai besoin d’aide Jessica, j’ai peur je ne veux pas que ça continue, je veux que ça s’arrête s’il te plaît, aide-moi. »
Elle pleure dans mes bras. Cette pauvre petite est terrifiée, je sens son soulagement de rencontrer quelqu’un qui a déjà connu ce qu’elle vit. Ce qu’elle ressent, c’est ce que j’ai ressenti, ce qui l’effraie, c’est ce qui m’a effrayée. Elle me regarde droit dans les yeux, je vois les larmes couler goutte par goutte le long de sa petite peau abimée et bleue. Evidemment, par la suite, j’ai fait mon possible pour que Julie aille mieux. Aujourd’hui, deux ans après, nous sommes encore en contact, Julie est apaisée, les trois garçons ont été punis pour leurs actes. De mon côté, je me bats toujours contre le harcèlement scolaire grâce à l’AAHS, j’ai enfin réussi à prendre conscience de mes erreurs, de mes choix et aussi d’arrêter de m’apitoyer sur mon sort. J’ai réussi à faire le bilan sur mes émotions et mes ressentis. J’ai compris qu’il fallait tourner la page et avancer, oublier le passé et me concentrer uniquement sur le présent. Evidemment, cette tâche est encore un projet. Je suis encore en construction.

Lucie MAYEUR

"

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